Cinema
René Girard : dans ces royaumes métalliques de l'absurde


"Les désirs proustiens étaient déjà tous marqués du signe de cette bête.
Les grâces de Mme de Guermantes sont celles de "l'oiseau de proie".
Dans A l'ombre des jeunes filles en fleurs, le romancier compare les évolutions des jeunes filles à celles d'une "bande d'alevins", c'est-à-dire à ce qu'il y a de moins individualisé dans la vie animale.
Plus tard, les allées et venues de la petite bande font penser Marcel "aux mouvements géométriques, cérémonieux et incompréhensibles d'une troupe de mouettes".
Cet univers incompréhensible est encore celui du médiateur ; l'Autre est d'autant plus séduisant qu'il est moins accessible ; et il est d'autant moins accessible qu'il est plus déspiritualisé, qu'il tend davantage à l'automatisme de l'instinct. Et c'est bien à l'automatique et même au mécanique pur qu'aboutit, au-delà de la vie animale, l'entreprise absurde d'autodivinisation.
L'individu, toujours plus égaré, toujours plus désaxé par un désir que rien ne peut satisfaire, finit par chercher l'essence divine dans ce qui nie radicalement sa propre existence, c'est-à-dire dans l'inanimé.
La poursuite inlassable du Non conduit le héros dans les déserts les plus desséchés, dans ces "royaumes métalliques de l'absurde" où nous voyons errer, de nos jours, ce qu'il y a de plus significatif dans l'art néo-romantique.
...
Jamais, semble-t-il, cette poursuite ne pourra prendre fin.
Le héros n'est plus vivant mais il n'est pas encore mort. Le héros sait, d'ailleurs, que le sens de sa recherche est la mort mais cette connaissance ne le détourne pas du désir métaphysique. La lucidité suprême est aussi l'aveuglement le plus total.
Par un contresens plus subtil et plus grossier encore que tous les contresens antérieurs, le héros décide que la mort est le sens de la vie. Le médiateur se confond, désormais, avec l'image de la mort toujours voisine et toujours refusée.
C'est cette image qui fascine le héros. La mort semble un dernier "être de fuite" et un dernier naufrage.
"Ils cherchaient la mort mais elle les fuira", annonce l'Ange de l'Apocalypse.
...
Le monde minéral est celui de cette fin, c'est le monde d'une mort que l'absence de tout mouvement, de tout frémissement, rend enfin complète et définitive. Le terme de l'horrible fascination est la densité du plomb, l'immobilité impénétrable du granit."
Lacan : LOLITA - le désir dont il s'agit chez le sujet ne pouvait vivre que dans un autre, où il est littéralement impénétrable et inconnu

VERSION AFI
Jacques Lacan,
LE DESIR ET SON INTERPRETATION
SÉMINAIRE 1958-1959 :
(...)
Leçon 26 24 juin 1959
(...)
"Je vous ai déjà indiqué l'autre jour la prudence avec laquelle il convient d'aborder ce que nous appelons fantasme pervers.
Le fantasme pervers n'est pas la perversion.
L'erreur la plus grande est de nous imaginer que nous comprenons la perversion, nous tous tant que nous sommes (c'est-à-dire en tant que nous sommes plus ou moins névrosés sur les bords...), pour autant que nous avons accès à ces fantasmes pervers.
Mais l'accès compréhensif que nous avons au fantasme pervers ne donne pas pour autant la structure de la perversion, encore qu'en quelque sorte elle en appelle la reconstruction.
Et si vous me permettez de prendre un peu de liberté dans mon discours d'aujourd'hui, à savoir de me livrer à une petite gambade au-dehors, je vous évoquerai ce livre marqué du sceau de notre époque contemporaine qui s'appelle Lolita.
Je ne vous impose pas plus la lecture de cet ouvrage que d'une série d'autres qui semblent indiquer une certaine constellation de l'intérêt autour justement du ressort du désir. Il y a des choses mieux faites que Lolita sur le plan si l'on peut dire théorique.
Mais Lolita est tout de même une production assez exemplaire.
Pour ceux qui l'entrouvriront, rien ne paraîtra obscur quant à la fonction dévolue à un [i (a)]. Et bien évidemment, d'une façon d'autant moins ambiguë qu'on peut dire que, curieusement, l'auteur se pose dans une opposition tout à fait articulée avec ce qu'il appelle la charlatanerie freudienne et n'en donne pas moins à plusieurs reprises, d'une façon qui lui passe vraiment inaperçue, le témoignage le plus clair de cette fonction symbolique de l'image, de i (a).
Y compris le rêve qu'il a, peu de temps avant de l'approcher d'une façon décisive, et qui la lui fait apparaître sous la forme d'un monstre velu et hermaphrodite.
Mais là n'est pas l'important. L'important dans la structure de cet ouvrage [est] qu'il a toutes les caractéristiques de la relation du sujet au désir, au fantasme à proprement parler névrotique - pour la simple raison qui éclate dans le contraste entre le premier et le second volume, entre le caractère étincelant du désir tant qu'il est médité, tant qu'il occupe quelques trente années de la vie du sujet, et sa prodigieuse déchéance dans une réalité enlisée (aucun moyen même d'atteindre le partenaire) qui constitue le second volume et le misérable voyage de ce couple à travers la belle Amérique.
Ce qui est important et en quelque sorte exemplaire, c'est que par la seule vertu d'une cohérence constructive, le pervers se livre à proprement parler, apparaît dans un autre, un autre qui est plus que le double du sujet, qui est bien autre chose, qui apparaît là littéralement comme son persécuteur, qui apparaît en marge de l'aventure, comme si - et en effet c'est tout ce qu'il y a de plus avoué dans le livre - le désir dont il s'agit chez le sujet ne pouvait vivre que dans un autre, et là où il est littéralement impénétrable et tout à fait inconnu.
Le personnage qui se substitue, à un moment de l'intrigue, au héros, le personnage qui, lui, à proprement parler, est le pervers qui, lui, réellement accède à l'objet, est un personnage dont la clef [ne] nous est donnée que dans les gémissements derniers qu'il pousse au moment où il tombe sous les coups de revolver du héros.
Cette sorte de négatif du personnage principal, qui est celui dans lequel repose effectivement la relation à l'objet, a là quelque chose de bien exemplaire et qui peut nous servir de schéma pour comprendre que ce n'est jamais qu'au prix d'une extrapolation que nous pouvons réaliser la structure perverse.
La structure du désir dans la névrose est quelque chose de bien autre nature que la structure du désir dans la perversion et, tout de même, ces deux structures s'opposent."
Illustration :
LOLITA - Un film de Stanley Kubrick
Lolita - Nabokov
Jacques Lacan : Proust sur le plan du mythe d’Albertine ... poursuite épuisante d’un désir de l’autre qui ne peut jamais être saisi comme le désir propre du sujet



VERSION AFI
(C’est le premier des séminaires tenus publiquement par Lacan. Ils avaient lieu auparavant à son domicile et regroupaient une dizaine de personnes environ. Ils avaient été consacrés, dans les années immédiatement antécédentes, à la lecture commentée des cinq grandes psychanalyses de Freud.)
"La perversion ne se définit pas simplement comme atypie, aberrance, anomalie par rapport à des critères sociaux, contraire aux bonnes mœurs, mais bien entendu, il y a aussi ce registre, ou à des critères naturels, à savoir qu’elle déroge d’une façon plus ou moins accentuée à la finalité reproductrice de la conjonction sexuelle. Mais elle est autre chose dans sa nature. Ce n’est pas pour rien qu’on a dit d’un certain nombre de ces penchants pervers qu’ils sont d’un désir qui n’ose pas dire son nom. On touche là à un registre essentiel. En fait, c’est bien justement déjà à la limite de ce registre de la reconnaissance qui la fixe, la situe, la stigmatise comme perversion. Mais structuralement, intimement, la perversion comme telle, telle que je vous la délinée dans ce registre imaginaire, a ceci qu’elle ne peut s’exercer, se soutenir que dans un statut précaire qui à chaque instant et de l’intérieur est contesté pour le sujet lui-même, insoutenable, fragile, à la merci de ce renversement, de cette subversion dont je vous parlais tout l’heure, et qui fait penser à ce type de changement de signe qu’on adjoint dans certaines fonctions mathématiques, au moment où on passe d’une valeur de variable à la valeur immédiatement suivante, le corrélatif passe du plus au moins l’infini d’un moment à l’autre.

Entre Rachel et Saint-Loup le fossé était infranchissable





"(Rachel) avait commencé un beau jour à le trouver bête et ridicule parce que les amis qu'elle avait parmi les jeunes auteurs et acteurs, lui avaient assuré qu'il l'était, et elle répétait à son tour ce qu'ils avaient dit avec cette passion, cette absence de réserve qu'on montre chaque fois qu'on reçoit du dehors et qu'on adopte des opinions ou des usages qu'on ignorait entièrement.
Le Temps retrouvé (Time Regained)
Un film de Raoul Ruiz (1999)
L'érotisme proustien est aujourd'hui l'érotisme des masses. Le monde contemporain tout entier est pénétré de masochisme [René Girard]






Pluriel pages 318-319
(*) Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs :
"Ce n'était peut-être pas, dans la vie, le hasard seul qui, pour réunir ces amies les avait toutes choisies si belles ; peut-être ces filles (dont l'attitude suffisait à révéler la nature hardie, frivole et dure), extrêmement sensibles à tout ridicule et à toute laideur, incapables de subir un attrait d'ordre intellectuel ou moral, s'étaient-elles naturellement trouvées, parmi les camarades de leur âge, éprouver de la répulsion pour toutes celles chez qui des dispositions pensives ou sensibles se trahissaient par de la timidité, de la gêne, de la gaucherie, par ce qu'elles devaient appeler « un genre antipathique », et les avaient-elles tenues à l'écart ; tandis qu'elles s'étaient liées au contraire avec d'autres vers qui les attiraient un certain mélange de grâce, de souplesse et d'élégance physique, seule forme sous laquelle elles pussent se représenter la franchise d'un caractère séduisant et la promesse de bonnes heures à passer ensemble."
Nietzsche : une architecture conforme à la nature de notre âme : le labyrinthe

Nietzsche :
"Si nous voulions, si nous osions construire une architecture conforme à la nature de notre âme (nous sommes trop lâches pour cela!) - le labyrinthe devrait être notre modèle!
Wollten und wagten wir eine Architektur nach unserer Seelen-Art (wir sind zu feige dazu!) — so müsste das Labyrinth unser Vorbild sein!"
Mia Hansen-Løve : Dans chaque homme, il y a quelque chose qui pèse lourd
Mia Hansen-Løve :
"Dans chaque homme, il y a quelque chose qui pèse lourd : ce sont les armures, qui embarrassent les chevaliers, quand ils ne se battent pas.
On les entend cliqueter, en permanence, souvent elles couvrent leurs voix. Elles les empêchent de se déplacer librement, les rend gauches.
La parole aussi est encombrée ; elle nécessite une cérémonie marquée par le geste des chevaliers qui soulèvent la visière de leur casque.
Une seule fois, presque, Lancelot est délesté : quand il cède à son désir pour Guenièvre, et commence à se déshabiller.
Guenièvre, on le sent, en frémit."

Mia Hansen-Løve
Lars von Trier "Nazi" - man muss noch Chaos in sich haben, um einen tanzenden Stern gebären zu können (Nietzsche)






Friedrich Nietzsche :
"man muss noch Chaos in sich haben, um einen tanzenden Stern gebären zu können.
pour pouvoir engendrer une étoile qui danse il faut en soi-même encore avoir quelque chaos.
one must still have chaos in one, to give birth to a dancing star."
Ein Buch für Alle und Keinen [Erster Teil]
Von Friedrich Nietzsche 1883
Zarathustra’s Vorrede
Lars von Trier :
"I had thought, especially after I saw Bruno Ganz in that film about Hitler, that there is a little Hitler-like man inside of all of us.
(...)
The force in me that makes me say and do stupid things—I get overexcited—also allows me to make my kind of films. I can tell you one thing: I will never do a press conference again."
Source : Indiewire : INTERVIEW | Lars von Trier: “I will never do a press conference again.”
Un film de Lars von Trier
Avec : Kirsten Dunst, Charlotte Gainsbourg, Kiefer Sutherland, Charlotte Rampling, John Hurt...
Une belle histoire sur la fin du monde...
EDIT. --> Le meilleur article pour comprendre la polémique Lars von Trier dans son contexte et ses intentions : Polémique à Cannes : Lars von Trier, antisémite ou mauvais plaisantin
Dominique Besnehard : un problème de mon activité de producteur, c'est que mes interlocuteurs sortent d'HEC. Je suis souvent surpris du manque de cinéphilie

Dominique Besnehard : "Un problème de mon activité de producteur, c'est que mes interlocuteurs sortent d'HEC. Je n'ai rien contre, mais j'aimerais parler de temps à autre, je ne sais pas, à un écrivain ou à un scénariste qui aurait arrêté son métier, serait rentré dans une société de distribution, ou serait devenu exploitant. Je suis souvent surpris du manque de cinéphilie.
(...)
A l'époque, c'était plus facile, on pouvait recevoir tous ceux qui envoyaient une photo, ce qui n'est plus possible. Au cours Florent, il y avait cent élèves ; aujourd'hui il y en a mille.
(...)
Pialat m'a poussé à faire du casting sauvage, à solliciter des gens qui n'avaient pas forcément pensé à devenir comédien. Et c'est comme ça qu'on a trouvé Sandrine Bonnaire.
(...)
- Est-ce qu'on peut parler de star-système en France ?
- Oui, il y a dix noms : Jean Dujardin, Mathilde Seigner, Guillaume Canet, Sophie Marceau, etc. Si l'on n'a pas l'un d'entre eux et que l'on veut monter un gros film, c'est compliqué..."