Peinture

René Magritte : une volonté d'action sur le réel, de transformation de la vie

RENE MAGRITTE : LA BOITE DE PANDORE - PANDORA'S BOX

 

René Magritte : La Boite à Pandore (Pandora's Box)

 

René Magritte: "Croyant possible d'avoir à ma disposition le monde que j'aimais si je parvenais à en fixer l'essentiel sur des toiles, j'entrepris de rechercher quels en étaient les équivalents plastiques.

Le résultat fut un ensemble d'images très évocatrices, mais abstraites, immobiles et n'intéressant tout compte fait que l'intelligence des yeux. Cette expérience me permit de voir le monde réel de la même manière abstraite. Malgré la richesse changeante des détails et des nuances de la nature, je pouvais voir un paysage comme s'il n'était qu'un rideau placé devant moi. Je devins peu certain de la profondeur des campagnes, très peu persuadé de l'éloignement de l'horizon.

En 1925, je pris la décision de rompre avec cette attitude passive à la suite précisément d'une contemplation intolérable que j'eus dans une brasserie populaire de Bruxelles : les moulures d'une porte me parurent douées d'une mystérieuse existence et je fus longtemps en contact avec leur réalité. Un sentiment voisin de la terreur fut le point de départ d'une volonté d'action sur le réel, de transformation de la vie.

... J'acquis la certitude qu'il me faudrait vivre avec le danger, pour que le monde, que la vie répondent davantage à la pensée, aux sentiments."

(La ligne de vie II - Ecrits complets, Flammarion, pages 142-143)

 

 





un peu de la beauté de son œuvre s'éclipsait avec un peu de ce qui existait de conscience de cette beauté

James Abbott Mc Neill Whistler 1834-1903 - Symphonie N°1 - la jeune fille en blanc : Joanna Hiffernan
 
 

James Abbott Mc Neill Whistler (1834-1903)

Symphonie N°1, la jeune fille en blanc (Joanna Hiffernan)

 
"...qui n'avaient pas comme Swann, comme M. Verdurin,
reçu des leçons de goût de Whistler
... leur permettant de juger Elstir avec justice
 
... et ce fut pour lui comme un peu de la beauté de son œuvre qui s'éclipsait
avec un peu de ce qui existait dans l'univers de conscience de cette beauté "
 
 
Le Temps Retrouvé (Marcel Proust) :

"Cottard mourut (...) suivi bientôt par M. Verdurin, dont la mort chagrina une seule personne qui fut, le croirait-on, Elstir.

J'avais pu étudier son œuvre à un point de vue en quelque sorte absolu. Mais lui, surtout au fur et à mesure qu'il vieillissait, la reliait superstitieusement à la société qui lui avait fourni ses modèles et, après s'être ainsi, par l'alchimie des impressions, transformée chez lui en œuvres d'art, lui avait donné son public, ses spectateurs.

De plus en plus enclin à croire matériellement qu'une part notable de la beauté réside dans les choses, ainsi que, pour commencer, il avait adoré en Mme Elstir le type de beauté un peu lourde qu'il avait poursuivie, caressé dans des peintures, des tapisseries, il voyait disparaître avec M. Verdurin un des derniers vestiges du cadre social, du cadre périssable – aussi vite caduc que les modes vestimentaires elles-mêmes qui en font partie – qui soutient un art, certifie son authenticité, comme la Révolution en détruisant les élégances du XVIIIe aurait pu désoler un peintre de Fêtes galantes ou affliger Renoir la disparition de Montmartre et du Moulin de la Galette ;

mais surtout en M. Verdurin il voyait disparaître les yeux, le cerveau, qui avaient eu de sa peinture la vision la plus juste, où cette peinture, à l'état de souvenir aimé, résidait en quelque sorte.

Sans doute des jeunes gens avaient surgi qui aimaient aussi la peinture, mais une autre peinture, et qui n'avaient pas comme Swann, comme M. Verdurin, reçu des leçons de goût de Whistler, des leçons de vérité de Monet, leur permettant de juger Elstir avec justice.

Aussi celui-ci se sentait-il plus seul à la mort de M. Verdurin avec lequel il était pourtant brouillé depuis tant d'années, et ce fut pour lui comme un peu de la beauté de son œuvre qui s'éclipsait avec un peu de ce qui existait dans l'univers de conscience de cette beauté."

 
 




Faune et nymphe - Franz von Stuck

Franz von Stuck : Faune portant une nymphe
 
 

Faune et nymphe

Franz von Stuck

(23 février 1863 - 30 août 1928)

 

LE FAUNE

 

Ces nymphes, je les veux perpétuer.

Si clair,

 

Leur incarnat léger, qu’il voltige dans l’air

Assoupi de sommeils touffus.

Aimai-je un rêve ?

 

Mon doute, amas de nuit ancienne, s’achève

En maint rameau subtil, qui, demeuré les vrais

Bois même, prouve, hélas ! que bien seul je m’offrais

Pour triomphe la faute idéale de roses.

 

Réfléchissons...

ou si les femmes dont tu gloses

 

Figurent un souhait de tes sens fabuleux !

Faune, l’illusion s’échappe des yeux bleus

Et froids, comme une source en pleurs, de la plus chaste :

Mais, l’autre tout soupirs, dis-tu qu’elle contraste

Comme brise du jour chaude dans ta toison ?

Que non ! par l’immobile et lasse pâmoison

Suffoquant de chaleurs le matin frais s’il lutte,

Ne murmure point d’eau que ne verse ma flûte

Au bosquet arrosé d’accords ; et le seul vent

Hors des deux tuyaux prompt à s’exhaler avant

Qu’il disperse le son dans une pluie aride,

C’est, à l’horizon pas remué d’une ride

Le visible et serein souffle artificiel

De l’inspiration, qui regagne le ciel.

 

O bords siciliens d’un calme marécage

Qu’à l’envi de soleils ma vanité saccage

Tacite sous les fleurs d’étincelles, CONTEZ

« Que je coupais ici les creux roseaux domptés

" Par le talent ; quand, sur l’or glauque de lointaines

" Verdures dédiant leur vigne à des fontaines,

" Ondoie une blancheur animale au repos :

" Et qu’au prélude lent où naissent les pipeaux

" Ce vol de cygnes, non ! de naïades se sauve

" Ou plonge...

Inerte, tout brûle dans l’heure fauve

 

Sans marquer par quel art ensemble détala

Trop d’hymen souhaité de qui cherche le la :

Alors m’éveillerai-je à la ferveur première,

Droit et seul, sous un flot antique de lumière,

Lys ! et l’un de vous tous pour l’ingénuité.

 

Autre que ce doux rien par leur lèvre ébruité,

Le baiser, qui tout bas des perfides assure,

Mon sein, vierge de preuve, atteste une morsure

Mystérieuse, due à quelque auguste dent ;

Mais, bast ! arcane tel élut pour confident

Le jonc vaste et jumeau dont sous l’azur on joue :

Qui, détournant à soi le trouble de la joue,

Rêve, dans un solo long, que nous amusions

La beauté d’alentour par des confusions

Fausses entre elle-même et notre chant crédule ;

Et de faire aussi haut que l’amour se module

Évanouir du songe ordinaire de dos

Ou de flanc pur suivis avec mes regards clos,

Une sonore, vaine et monotone ligne.

 

Tâche donc, instrument des fuites, ô maligne

Syrinx, de refleurir aux lacs où tu m’attends !

Moi, de ma rumeur fier, je vais parler longtemps

Des déesses ; et par d’idolâtres peintures

À leur ombre enlever encore des ceintures :

Ainsi, quand des raisins j’ai sucé la clarté,

Pour bannir un regret par ma feinte écarté,

Rieur, j’élève au ciel d’été la grappe vide

Et, soufflant dans ses peaux lumineuses, avide

D’ivresse, jusqu’au soir je regarde au travers.

 

O nymphes, regonflons des SOUVENIRS divers.

« Mon œil, trouant le joncs, dardait chaque encolure

" Immortelle, qui noie en l’onde sa brûlure

" Avec un cri de rage au ciel de la forêt ;

" Et le splendide bain de cheveux disparaît

" Dans les clartés et les frissons, ô pierreries !

" J’accours ; quand, à mes pieds, s’entrejoignent (meurtries

" De la langueur goûtée à ce mal d’être deux)

" Des dormeuses parmi leurs seuls bras hasardeux ;

" Je les ravis, sans les désenlacer, et vole

" À ce massif, haï par l’ombrage frivole,

" De roses tarissant tout parfum au soleil,

" Où notre ébat au jour consumé soit pareil.

Je t’adore, courroux des vierges, ô délice

Farouche du sacré fardeau nu qui se glisse

Pour fuir ma lèvre en feu buvant, comme un éclair

Tressaille ! la frayeur secrète de la chair :

Des pieds de l’inhumaine au cœur de la timide

Qui délaisse à la fois une innocence, humide

De larmes folles ou de moins tristes vapeurs.

" Mon crime, c’est d’avoir, gai de vaincre ces peurs

" Traîtresses, divisé la touffe échevelée

" De baisers que les dieux gardaient si bien mêlée :

" Car, à peine j’allais cacher un rire ardent

" Sous les replis heureux d’une seule (gardant

" Par un doigt simple, afin que sa candeur de plume

" Se teignît à l’émoi de sa sœur qui s’allume,

" La petite, naïve et ne rougissant pas : )

" Que de mes bras, défaits par de vagues trépas,

" Cette proie, à jamais ingrate se délivre

" Sans pitié du sanglot dont j’étais encore ivre.

 

Tant pis ! vers le bonheur d’autres m’entraîneront

Par leur tresse nouée aux cornes de mon front :

Tu sais, ma passion, que, pourpre et déjà mûre,

Chaque grenade éclate et d’abeilles murmure ;

Et notre sang, épris de qui le va saisir,

Coule pour tout l’essaim éternel du désir.

À l’heure où ce bois d’or et de cendres se teinte

Une fête s’exalte en la feuillée éteinte :

Etna ! c’est parmi toi visité de Vénus

Sur ta lave posant tes talons ingénus,

Quand tonne une somme triste ou s’épuise la flamme.

Je tiens la reine !

O sûr châtiment... Non, mais l’âme

 

De paroles vacante et ce corps alourdi

Tard succombent au fier silence de midi :

Sans plus il faut dormir en l’oubli du blasphème,

Sur le sable altéré gisant et comme j’aime

Ouvrir ma bouche à l’astre efficace des vins !

 

Couple, adieu ; je vais voir l’ombre que tu devins.

 

 

Stéphane Mallarmé,

L'après-midi d'un faune

1876





Faune portant une nymphe - Franz von Stuck

Franz von Stuck : Faune portant une nymphe
 
 

Faune portant une nymphe

Franz von Stuck

(23 février 1863 - 30 août 1928)

 

... Et se glisser dans l'ombre, et s'enivrer, lascif,

Aux blanches nudités des nymphes peu vêtues,

Le faune aux pieds de chèvre, aux oreilles pointues! ...

 

Victor Hugo, Les contemplations

- Livre I Aurore, 13 : A propos d'Horace - mai 1831





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