Roland Barthes
Céline Sallette : L'Inconnaissable - Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux
Céline Sallette : "Ce qui nous est étranger est merveilleux. Des chemins multiples, vers des choses que je ne sais pas de moi. Tu nais. Le chemin qu'on a à faire. Cela existe pour l'autre, mais cela existe aussi pour toi. On est aussi des inconnus à soi-même. J'aime pas tellement dans la vie quand les gens me disent "je suis ceci ou je suis ça", ou "je suis comme ça", ou "je changerai pas". Je suis pour le changement. Je crois qu'on n'est pas fini. C'est fondateur. Une fois qu'on sait que cela existe : c'est-à-dire qu'il y a des milliers de parties de soi qu'on n'a pas explorées encore... C'est très beau, cela construit. C'est ça qui est merveilleux dans la vie. Se découvrir, se transformer, pas savoir qui on est vraiment. Vivre avec cela, c'est très beau. On se laisse la possibilité de ne pas s'enfermer dans les choses, et de se tromper, se dire qu'on a été bête, et aussi reconnaître : vivre et pouvoir se regarder. Je crois beaucoup à cela."
Céline Sallette - Emission de Marie Richeux, France Culture
Lecture : Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux :
"L'Inconnaissable
INCONNAISSABLE. Efforts du sujet amoureux pour comprendre et définir l'être aimé "en soi", au titre de type caractériel, psychologique ou névrotique, indépendamment des données particulières du rapport amoureux.
1. Je suis pris dans cette contradiction : d'une part, je crois connaître l'autre mieux que quiconque et le lui affirme triomphalement ("Moi, je te connais. Il n'y a que moi qui te connaisse bien!") ; et, d'autre part, je suis souvent saisi de cette évidence : l'autre est impénétrable, introuvable, intraitable ; je ne puis l'ouvrir, remonter à son origine, défaire l'énigme. D'où vient-il ? Qui est-il ? Je m'épuise, je ne le saurai jamais.
(De tous ceux que j'avais connus, X... était à coup sûr le plus impénétrable. Cela venait de ce qu'on ne connaissait rien de son désir : connaître quelqu'un, n'est-ce pas seulement ceci : connaître son désir ? Je connaissais tout, immédiatement, des désirs de Y... : il m'apparaissait alors "cousu de fil blanc", et j'étais enclin à l'aimer, non plus avec terreur, mais avec indulgence, comme une mère aime son enfant.)
Retournement : "Je n'arrive pas à te connaître" veut dire : "Je ne saurai jamais ce que tu penses vraiment de moi." Je ne puis te déchiffrer, parce que je ne sais comment tu me déchiffres.
2. Se dépenser, se démener pour un objet impénétrable, c'est de la pure religion. Faire de l'autre une énigme insoluble dont ma vie dépend, c'est le consacrer comme dieu ; je n'arriverai jamais à défaire la question qu'il me pose, l'amoureux n'est pas Oedipe. Il ne me reste plus alors qu'à renverser mon ignorance en vérité. Il n'est pas vrai que plus on aime, mieux on comprend ; ce que l'action amoureuse obtient de moi, c'est seulement cette sagesse : que l'autre n'est pas à connaître ; son opacité n'est nullement l'écran d'un secret, mais plutôt une sorte d'évidence, en laquelle s'abolit le jeu de l'apparence et de l'être. Il me vient alors cette exaltation d'aimer à fond quelqu'un d'inconnu, et qui le reste à jamais : mouvement mystique : j'accède à la connaissance de l'inconnaissance.
3. Ou encore : au lieu de vouloir définir l'autre ("Qu'est-ce qu'il est ?"), je me tourne vers moi-même : "Qu'est-ce que je veux, moi qui veux te connaître ?" Qu'est-ce que cela donnerait, si je décidais de te définir comme une force, et non comme une personne ? Et si je me situais moi-même comme une autre force en face de ta force ? Cela donnerait ceci : mon autre se définirait seulement par la souffrance ou le plaisir qu'il me donne."
Livre de Roland Barthes:


Céline Sallette nous lit... Barthes, Joyce, Stanislavski, Louis de Funès, Hollywood
Céline Sallette nous lit...
Fragments d'un discours amoureux, de Roland Barthes
Extrait : INCONNAISSABLE, l'être aimé
(-> Proust : C'était cet inconnu qui faisait le fond de mon amour)
Puis entretien de Céline Sallette avec Marie Richeux, France Culture
Livre:
Audio : Sur France Culture : Je déballe ma bibliothèque - Emission de Marie Richeux
Toutes les lectures de Céline Sallette sur le site de France Culture :
Texte : Ulysse, de James Joyce,
Musique : Rolling Stones Revisited, "Wild Horses" - Joseph Arthur et Faultline
Texte : Stanislavski en répétition*, de V.O. Toporkov
Musique : "Candela" - Béa
(*Notes d'observation non éditées)
Texte : Pour Louis de Funès, de Valère Novarina
Musique : "Starman", de David Bowie
Texte : Hollywood Story, de Franck Capra
Musique : "My Heart Belongs To Daddy" - Marylin Monroe
Texte : Fragments d'un discours amoureux, de Roland Barthes
Musique : "Bad Girl" - Lee Moses
Roland Barthes : Lacan, pour reprendre la typologie nietzschéenne, c'est une alliance assez rare du prêtre et de l'artiste

A quoi sert un intellectuel ?
Roland Barthes : Oui, c'est la même chose mais sans doute je déforme le thème parce que je l'isole. J'ai l'impression que l'imaginaire, c'est un peu le parent pauvre de la psychanalyse. Coincé entre le réel et le symbolique, on dirait qu'il est déprécié, au moins par la vulgate psychanalytique. Mon prochain livre se présente au contraire comme une affirmation de l'imaginaire.
Parution originale : Le Nouvel Observateur, 10 janvier 1977
Livre :
Mallarmé : Le Théâtre est d'essence supérieure - Le Livre Total n'est pas la Bible, mais la Messe [Roland Barthes]

Roland Barthes :
"Mallarmé, qui a pensé toute la seconde moitié de sa vie au Livre Total, a opéré, quant à la référence, un glissement : ce Livre Total devait être lu en séances publiques, avec des permutations de vers (et de places) ; la référence n'était donc pas le livre (immobile), mais le livre muté en rite, en théâtre ("Le Théâtre est d'essence supérieure") ; donc l'Ur-livre, pour Mallarmé, n'est pas la Bible, mais, si l'on peut dire : la Messe."
Notes de cours et de séminaires au Collège de France,
Seuil, Page 244
Edition papier et enregistrement CD : 28 heures d'écoute en 2 CD MP3
Typologie historique des écritures en fonction du Je, pronom de l'Imaginaire - Roland Barthes

Roland Barthes :
"1. Le Je est haïssable -> Classiques
2. Le Je est adorable -> Romantiques
3. Le Je est démodé -> "Modernes"
4. J'imagine un "Classique moderne" -> le Je est incertain, triché"
Notes de cours et de séminaires au Collège de France,
Seuil, Page 229
Edition papier et enregistrement CD : 28 heures d'écoute en 2 CD MP3
Roland Barthes : Livre Total : le fantasme comme blocage -> Ecriture : liberté vertigineuse

Roland Barthes : "Livre Total de Mallarmé : expérience-limite, car le Livre est à la fois "vide" (dans l'état où nous le connaissons, mais sûrement mouvement infini de déception : vingt-cinq ans sur la seule Forme, pur fantasme), et cependant très concret : prix des places des séances, calcul des prix de vente du livre, etc.
Cf. "fous" qui "délirent" et ont un moi très fort, savent voyager, tenir leurs comptes, etc.
Cf infra sur le fantasme comme blocage.
(...)
Le Fantasme bloquant
à chaque instant - et dès le départ : en grand (par exemple Livre / Album) -, il faut choisir, et il n'y a pas de Dieu (de l'Ecriture) qui impose ou même oriente le choix
-> Ecriture : liberté vertigineuse. Cette liberté de pratique entre en conflit avec le fantasme d'oeuvre, qui est affirmation de désir : le fantasme "lance" l'oeuvre, en la faisant "voir", "briller" au loin comme un mirage ; mais, naturellement, puisque ce n'est encore qu'un fantasme, ce qu'il fait voir, ce n'est pas une oeuvre réelle : c'est au loin une image globale, un ton, ou bien des bouts d'oeuvre, des aspects, des inflexions (je renvoie ici à la nouvelle de Balzac qui traite avec exactitude de ce problème : Le Chef-d'oeuvre inconnu)
-> Le fantasme lance l'oeuvre, mais aussi, il la bloque : car il répète inlassablement un plaisir d'avenir sans parvenir à en programmer réellement la réalisation ; il affronte sans succès le Réel de l'effectuation sous sa forme essentielle, l'obligation de choisir, d'user une liberté
-> la Préparation de l'Oeuvre peut être aussi un pur fantasme immobile, dont l'écrivain ne connaît que quelques éclats (quelques notes), ce que Joubert exprimait en disant : "Je suis comme une harpe éolienne qui rend quelques beaux sons, et n'exécute aucun air."
Alors, comment en sortir ? - Je n'en sais rien, car cet état est le mien au jour où j'ai préparé ce Cours : j'ai envie d'une Oeuvre, mais je ne sais comment la choisir, la programmer (...)
-> Il y a donc, ici, à ce moment du Cours, un blanc"
Notes de cours et de séminaires au Collège de France,
Seuil, Pages 247 et 265-266
Edition papier et enregistrement CD : 28 heures d'écoute en 2 CD MP3
Proust ajoutait sans cesse. Le statut de la Recherche du temps perdu, c'est d'être une oeuvre infinie

Roland Barthes : "Procédé opératoire proustien : Proust prenait des notes et rédigeait des bouts de textes ; il composait "par morceaux". (...) Proust composait par fragments qui ne se suivent pas et qu'il répartissait en même temps dans plusieurs Cahiers, en plusieurs versions. (...) Proust, on le sait, - cela fait partie essentiellement du statut opératoire de son écriture -, ajoutait sans cesse ; (...) sans cesse, en face de morceaux, cette mention : "ajouter quelque part" (...) Probable que si Proust avait vécu, l'oeuvre terminée, il n'aurait rien écrit de nouveau, mais aurait passé le reste de sa vie à ajouter. Le statut, l'éidos de La Recherche du temps perdu, c'est d'être une oeuvre infinie."
Notes de cours et de séminaires au Collège de France,
Seuil, Pages 335-336
Edition papier et enregistrement CD : 28 heures d'écoute en 2 CD MP3
Mallarmé commençait certains de ses poèmes en jetant çà et là des mots sur le papier

Roland Barthes : "Au dire de Valéry, Mallarmé commençait certains de ses poèmes en jetant çà et là des mots sur le papier, par touches discontinues et s'efforçant ensuite de trouver des liens qui puissent constituer des phrases."
Notes de cours et de séminaires au Collège de France,
Seuil, Page 335
Edition papier et enregistrement CD : 28 heures d'écoute en 2 CD MP3
Apparition (Mallarmé) lu par Daniel Mesguich
Poésies - CD audio
Stéphane Mallarmé , Daniel Mesguich
Editeur : De Vive Voix
ISBN: 2-84684-057-1
EAN : 9782846840576
La lune s’attristait. Des séraphins en pleurs
Rêvant, l’archet aux doigts, dans le calme des fleurs
Vaporeuses, tiraient de mourantes violes
De blancs sanglots glissant sur l’azur des corolles.
— C’était le jour béni de ton premier baiser.
Ma songerie aimant à me martyriser
S’enivrait savamment du parfum de tristesse
Que même sans regret et sans déboire laisse
La cueillaison d’un Rêve au cœur qui l’a cueilli.
J’errais donc, l’œil rivé sur le pavé vieilli
Quand avec du soleil aux cheveux, dans la rue
Et dans le soir, tu m’es en riant apparue
Et j’ai cru voir la fée au chapeau de clarté
Qui jadis sur mes beaux sommeils d’enfant gâté
Passait, laissant toujours de ses mains mal fermées
Neiger de blancs bouquets d’étoiles parfumées.
Roland Barthes : Proust, un homme de la Rive droite

Roland Barthes : "On dit "le faubourg Saint-Germain". Ce n'est pas très exact : c'est plutôt le faubourg Saint-Honoré ; presque toutes les personnes de ce monde réel et les personnages de La Recherche du temps perdu habitent Rive droite :
a) Les Proust eux-mêmes, triangle Malesherbes-Courcelles / Haussmann / Capucines-Madeleine ; les Champs-Elysées : leur jardin ; Condorcet (Saint-Lazare) : son lycée.
b) Les autres, même quartier + extensions (proches) : Monceau, Trocadéro
≠ Saint-Germain : vieilles cousines du duc de Guermantes, quartier "humide" où elles ont pris des rhumatismes, d'où leurs cannes = vieille aristocratie passée
-> Proust : un homme de la Rive droite ; on dirait qu'il n'a jamais franchi la Seine (même pas pour la Mazarine, où il n'est resté que deux mois).
Tous les noms de rues des appartements des gens que vous allez voir : Haussmann, Malesherbes, Courcelles, Messine, rue d'Astorg, Miromesnil, Monceau, etc. : quartier dont le développement était lié à la Finance orléaniste (César Birotteau et la Madeleine) ; l'argent immobilier était là.
La compacité, l'existence forte, la nature de ce monde a été vécue par Proust dans la plus grande des tensions, des intensités ; le mouvement vers ce monde (dans la vie puis dans l'oeuvre) = comme une aventure, un affolement : un désir fou.
Le plus grand des paradoxes, qui est le Paradoxe même, inépuisable, de la littérature : que l'oeuvre la plus haute du XXe siècle soit sortie de (ait été déterminée par) ce qui peut être ailleurs le plus bas, le moins noble des sentiments : l'envie de promotion sociale."
Examen d'un fonds d'archives photographiques mal connu.
Séminaire.
In : La préparation du roman,
Notes de cours et de séminaires au Collège de France,
Seuil, Pages 392-393
Edition papier et enregistrement CD : 28 heures d'écoute en 2 CD MP3

