Temps

un peu de la beauté de son œuvre s'éclipsait avec un peu de ce qui existait de conscience de cette beauté

James Abbott Mc Neill Whistler 1834-1903 - Symphonie N°1 - la jeune fille en blanc : Joanna Hiffernan
 
 

James Abbott Mc Neill Whistler (1834-1903)

Symphonie N°1, la jeune fille en blanc (Joanna Hiffernan)

 
"...qui n'avaient pas comme Swann, comme M. Verdurin,
reçu des leçons de goût de Whistler
... leur permettant de juger Elstir avec justice
 
... et ce fut pour lui comme un peu de la beauté de son œuvre qui s'éclipsait
avec un peu de ce qui existait dans l'univers de conscience de cette beauté "
 
 
Le Temps Retrouvé (Marcel Proust) :

"Cottard mourut (...) suivi bientôt par M. Verdurin, dont la mort chagrina une seule personne qui fut, le croirait-on, Elstir.

J'avais pu étudier son œuvre à un point de vue en quelque sorte absolu. Mais lui, surtout au fur et à mesure qu'il vieillissait, la reliait superstitieusement à la société qui lui avait fourni ses modèles et, après s'être ainsi, par l'alchimie des impressions, transformée chez lui en œuvres d'art, lui avait donné son public, ses spectateurs.

De plus en plus enclin à croire matériellement qu'une part notable de la beauté réside dans les choses, ainsi que, pour commencer, il avait adoré en Mme Elstir le type de beauté un peu lourde qu'il avait poursuivie, caressé dans des peintures, des tapisseries, il voyait disparaître avec M. Verdurin un des derniers vestiges du cadre social, du cadre périssable – aussi vite caduc que les modes vestimentaires elles-mêmes qui en font partie – qui soutient un art, certifie son authenticité, comme la Révolution en détruisant les élégances du XVIIIe aurait pu désoler un peintre de Fêtes galantes ou affliger Renoir la disparition de Montmartre et du Moulin de la Galette ;

mais surtout en M. Verdurin il voyait disparaître les yeux, le cerveau, qui avaient eu de sa peinture la vision la plus juste, où cette peinture, à l'état de souvenir aimé, résidait en quelque sorte.

Sans doute des jeunes gens avaient surgi qui aimaient aussi la peinture, mais une autre peinture, et qui n'avaient pas comme Swann, comme M. Verdurin, reçu des leçons de goût de Whistler, des leçons de vérité de Monet, leur permettant de juger Elstir avec justice.

Aussi celui-ci se sentait-il plus seul à la mort de M. Verdurin avec lequel il était pourtant brouillé depuis tant d'années, et ce fut pour lui comme un peu de la beauté de son œuvre qui s'éclipsait avec un peu de ce qui existait dans l'univers de conscience de cette beauté."

 
 




à moi-même dans le Temps

Marcel jeune et Marcel vieux, fin du film Le Temps retrouvé (Time Regained) de Raoul Ruiz
 
Marcel jeune et Marcel vieux, fin du film Le Temps retrouvé (Time Regained) de Raoul Ruiz
 
 

"Théoriquement on sait que la terre tourne, mais en fait on ne s'en aperçoit pas, le sol sur lequel on marche semble ne pas bouger et on vit tranquille.

Il en est ainsi du Temps dans la vie. Et pour rendre sa fuite sensible, les romanciers sont obligés, en accélérant follement les battements de l'aiguille, de faire franchir au lecteur dix, vingt, trente ans, en deux minutes.

Au haut d'une page on a quitté un amant plein d'espoir, au bas de la suivante on le retrouve octogénaire, accomplissant péniblement dans le préau d'un hospice sa promenade quotidienne, répondant à peine aux paroles qu'on lui adresse, ayant oublié le passé.

En disant de moi : « Ce n'est plus un enfant, ses goûts ne changeront plus, etc. », mon père venait tout d'un coup de me faire apparaître à moi-même dans le Temps, et me causait le même genre de tristesse que si j'avais été non pas encore l'hospitalisé ramolli, mais ces héros dont l'auteur, sur un ton indifférent qui est particulièrement cruel, nous dit à la fin d'un livre : « Il quitte de moins en moins la campagne. Il a fini par s'y fixer définitivement, etc. »"

A la recherche du temps perdu, Marcel Proust

 
Illustrations :
 
Marcel jeune rencontre Marcel vieux,
à la fin du film
Le Temps retrouvé (Time Regained)
de Raoul Ruiz (1999)
 

 
 




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