BOSSUET - Oraison funèbre de Henri de Gornay
BOSSUET : Oraison funèbre de Henri de Gornay
Non privabit bonis eos qui ambulant in innocentia: Domine virtutum, beatus homo qui sperat in te.
C'est, Messieurs, dans ce dessein salutaire que j'espère aujourd'hui vous entretenir de la vie et des actions de messire Henri de Gornay, chevalier, seigneur de Talange, de Coin-sur-Seille, que la mort nous a ravi depuis peu de jours, où, rejetant loin de mon esprit toutes les considérations profanes et les bassesses honteuses de la flatterie indignes de la majesté du lieu où je parle et du ministère sacré que j'exerce, je m'arrêterai à vous proposer trois ou quatre réflexions tirées des principes du christianisme, qui serviront, si Dieu le permet, pour l'instruction de tout ce peuple, et pour la consolation particulière de ses parents et de ses amis.
Quoique Dieu et la nature aient fait tous les hommes égaux en les formant d'une même boue, la vanité humaine ne peut souffrir cette égalité, ni s'accommoder à la loi qui nous a été imposée de les regarder tous comme nos semblables. De là naissent ces grands efforts que nous faisons tous pour nous séparer du commun et nous mettre en un rang plus haut, par les charges ou par les emplois, par le crédit ou par les richesses. Que si nous pouvons obtenir ces avantages extérieurs, que la folle ambition des hommes a mis à un si grand prix, notre coeur s'enfle tellement que nous regardons tous les autres comme étant d'un ordre inférieur à nous, et à peine nous reste-t-il quelque souvenir de ce qui nous est commun avec eux.
Cette vérité importante et connue si certainement par l'expérience entrera plus utilement dans nos esprits, si nous considérons avec attention trois états où nous passons tous successivement: la naissance, le cours de la vie, sa conclusion par la mort. Plus je remarque de près la condition de ces trois états, plus mon esprit se sent convaincu que, quelque apparente inégalité que la fortune ait mise entre nous, la nature n'a pas voulu qu'il y eût grande différence d'un homme à un autre.
Et, premièrement, la naissance a des marques indubitables de notre commune faiblesse. Nous commençons tous notre vie par les mêmes infirmités de l'enfance, nous saluons tous, en entrant au monde, la lumière du jour par nos pleurs, et le premier air que nous respirons nous sert à tous indifféremment à former des cris. Ces faiblesses de la naissance attirent sur nous tous généralement une même suite d'infirmités dans tout le progrès de la vie puisque les grands, les petits et les médiocres vivent également assujettis aux mêmes nécessités naturelles, exposés aux mêmes périls, livrés en proie aux mêmes maladies. Enfin après tout arrive la mort qui, foulant aux pieds l'arrogance humaine et abattant sans ressource toutes ces grandeurs imaginaires, égale pour jamais toutes les conditions différentes par lesquelles les ambitieux croyaient s'être mis au-dessus des autres: de sorte qu'il y a beaucoup de raison de nous comparer à des eaux courantes, comme fait l'Ecriture sainte. Car, de même que, quelque inégalité qui paraisse dans le cours des rivières qui arrosent la surface de la terre, elles ont toutes cela de commun, qu'elles viennent d'une petite origine, que dans le progrès de leur course elles roulent leurs flots en bas par une chute continuelle, et qu'elles vont enfin perdre leurs noms avec leurs eaux dans le sein immense de l'Océan où l'on ne distingue point le Rhin ni le Danube, ni ces autres fleuves renommés, d'avec les rivières les plus inconnues, ainsi tous les hommes commencent par les mêmes infirmités. Dans le progrès de leur âge, les années se poussant les unes les autres comme des flots, leur vie roule et descend sans cesse à la mort par sa pesanteur naturelle; et enfin, après avoir fait, ainsi que des fleuves, un peu plus de bruit les uns que les autres, ils vont tous se confondre dans ce gouffre infini du néant, où l'on ne trouve plus ni Rois ni Princes ni Capitaines, ni tous ces autres augustes noms qui nous séparent les uns des autres, mais la corruption et les vers, la cendre et la pourriture qui nous égalent. Telle est la loi de la nature, et l'égalité nécessaire à laquelle elle soumet tous les hommes dans ces trois états remarquables, la naissance, la durée, la mort.
Que pourront inventer les enfants d'Adam, pour combattre, couvrir, ou pour effacer cette égalité, qui est engravée si profondément dans toute la suite de notre vie? Voici, mes Frères, les inventions par lesquelles ils s'imaginent forcer la nature et se rendre différents des autres, malgré l'égalité qu'elle a ordonnée. Premièrement, pour mettre à couvert la faiblesse commune de la naissance, chacun tâche d'attirer sur elle toute la gloire de ses ancêtres, et la rendre plus éclatante par cette lumière empruntée. Ainsi l'on a trouvé le moyen de distinguer les naissances illustres d'avec les naissances viles et vulgaires, et de mettre une différence infinie entre le sang noble et le roturier, comme s'il n'avait pas les mêmes qualités, et n'était pas composé des mêmes éléments; et par là vous voyez déjà la naissance magnifiquement relevée. Dans le progrès de la vie on se distingue plus aisément par les grands emplois, par les dignités éminentes, par les richesses et par l'abondance. Ainsi on s'élève et on s'agrandit, et on laisse les autres dans la lie du peuple. Il n'y a donc plus que la mort où l'arrogance humaine est bien empêchée. Car c'est là que l'égalité est inévitable, et encore que la vanité tâche en quelque sorte d'en couvrir la honte par les honneurs de la sépulture, il se voit peu d'hommes assez insensés pour se consoler de leur mort par l'espérance d'un superbe tombeau, ou par la magnificence de leurs funérailles. Tout ce que peuvent faire ces misérables amoureux des grandeurs humaines, c'est de goûter tellement la vie, qu'ils ne songent point à la mort. La mort jette divers traits dans toute la vie par la crainte; le dernier est inévitable. Ils croient faire beaucoup d'éviter les autres. C'est le seul moyen qui leur reste de secouer en quelque façon le joug insupportable de sa tyrannie, lorsqu'en détournant leur esprit ils n'en sentent pas l'amertume.
C'est ainsi qu'ils se conduisent à l'égard de ces trois états; et de là naissent trois vices énormes qui rendent ordinairement leur vie criminelle. Car cette superbe grandeur, dont ils se flattent dans leur naissance, les fait vains et audacieux. Le désir démesuré, dont ils sont poussés, de se rendre considérables au-dessus des autres, dans tout le progrès de leur âge, fait qu'ils s'avancent à la grandeur par toutes sortes de voies, sans épargner les plus criminelles; et l'amour désordonné des douceurs qu'ils goûtent dans une vie pleine de délices, détournant leurs yeux de dessus la mort, fait qu'ils tombent entre ses mains sans l'avoir prévu: au lieu que l'illustre gentilhomme dont je vous dois aujourd'hui proposer l'exemple a tellement ménagé toute sa conduite, que la grandeur de sa naissance n'a rien diminué de la modération de son esprit, que ses emplois glorieux dans la ville et dans les armées n'ont point corrompu son innocence et que, bien loin d'éviter l'aspect de la mort, il l'a tellement méditée qu'elle n'a pas pu le surprendre même en arrivant tout à coup et qu'elle a été soudaine sans être imprévue.
Si autrefois le grand saint Paulin, digne prélat de l'église de Nole, en faisant le panégyrique de sa parente sainte Mélanie, a commencé les louanges de cette veuve si renommée par la noblesse de son extraction, je puis bien suivre un si grand exemple, et vous dire un mot en passant de l'illustre maison de Gornay si célèbre et si ancienne. Mais pour ne pas traiter ce sujet d'une manière profane comme fait la rhétorique mondaine, recherchons par les Ecritures de quelle sorte la noblesse est recommandable et l'estime qu'on en doit faire selon les maximes du christianisme.
Et premièrement, Chrétiens, c'est déjà un grand avantage qu'il ait plu à notre Sauveur de naître d'une race illustre par la glorieuse union du sang royal et sacerdotal dans la famille d'où il est sorti: Regum et sacerdotum clara progenies. Pour quelle raison, lui qui a méprisé toutes les autres grandeurs humaines, etc. Non multi sapientes, non multi nobiles; Jésus-Christ l'a voulu être. Ce n'était pas pour en recevoir de l'éclat, mais plutôt pour en donner à tous ses ancêtres. Il fallait qu'il sortît des patriarches pour accomplir en sa personne toutes les bénédictions qui leur avaient été annoncées, il fallait qu'il naquît des rois de Juda pour conserver à David la perpétuité de son trône que tant d'oracles divins lui avaient promise.
Louer en un gentilhomme chrétien ce que Jésus-Christ même a voulu avoir. Peu de chose. Sujet trop profane. Néanmoins d'autant plus volontiers, qu'il y a quelque chose de saint à traiter. Je ne dirai point ni les grandes charges qu'elle a possédées, ni avec quelle gloire elle a étendu ses branches dans les nations étrangères, ni ses alliances illustres avec les maisons royales de France et d'Angleterre, ni son antiquité, qui est telle que nos chroniques n'en marquent point l'origine. Cette antiquité a donné lieu à plusieurs inventions fabuleuses, par lesquelles la simplicité de nos pères a cru donner du lustre à toutes les maisons anciennes, à cause que leur antiquité, en remontant plus loin aux siècles passés dont la mémoire est tout effacée, elle a donné aux hommes une plus grande liberté de feindre. La hardiesse humaine n'aime pas à demeurer court: où elle ne trouve rien de certain, elle invente. Je laisse toutes ces considérations profanes pour m'arrêter à des choses saintes.
Saint Livier. Environ l'an 400 selon la supputation la plus exacte. C'est la gloire de la maison de Gornay. Le sang qu'a répandu ce généreux martyr, l'honneur de la ville de Metz, pour la cause de Jésus-Christ, vous donne plus de gloire que celle que vous avez reçue de tant d'illustres ancêtres. "Nous sommes la race des saints": Filii sanctorum sumus. L'histoire remarque qu'il était claris parentibus; ce qui est une conviction manifeste qu'il faut reprendre la grandeur de cette maison d'une origine plus haute.
Mais tous ces titres glorieux ne lui ont jamais donné de l'orgueil. Il a toujours méprisé les vanteries ridicules dont il arrive assez ordinairement que la noblesse étourdit le monde. Il a cru que ces vanteries étaient plutôt dignes des races nouvelles éblouies de l'éclat non accoutumé d'une noblesse de peu d'années, mais que la véritable marque des maisons illustres auxquelles la grandeur et l'éclat étaient depuis plusieurs siècles passés en nature, ce devait être la modération. Ce n'est pas qu'il ne jetât les yeux sur l'antiquité de sa race, dont il possédait parfaitement l'histoire. Mais, comme il y avait des saints dans sa race, il avait raison de la contempler pour s'animer par ces grands exemples. Il n'était pas de ceux qui semblent être persuadés que leurs ancêtres n'ont travaillé que pour leur donner sujet de parler de leurs actions et de leurs emplois. Quand il regardait les siens, il croyait que tous ses aïeux illustres lui criaient continuellement jusque des siècles les plus reculés: imite nos actions, ou ne te glorifie pas d'être notre fils.
Il se jeta dans les exercices de sa profession à l'imitation de saint Livier. Il commença à faire la guerre contre les hérétiques rebelles. Premier capitaine et major dans Phalsbourg, corps célèbre et renommé. Les belles actions qu'il y fit l'ayant fait connaître par le cardinal de Richelieu, auquel la vertu ne pouvait pas être cachée, négociations d'Allemagne. Ordinairement ceux qui sont dans les emplois de la guerre croient que c'est une prééminence de l'épée de ne s'assujettir à aucune loi. Il a révéré celle de l'Eglise. Les abstinences jamais violées. Comment n'aurait-il pas respecté celle qu'il recevait de toute l'Eglise, puisqu'il observait si soigneusement et avec tant de religion celle que sa dévotion particulière lui avait imposée? Jeûne des samedis. Déshonorent la profession des armes par cette honte de bien faire les exercices de la piété; on croit assez faire, pourvu qu'on observe les ordres du général.
Sa vieillesse, quoique pesante, n'était pas sans action. Son exemple et ses paroles animaient les autres. Il est mort trop tôt. Non; car la mort ne vient jamais trop soudainement quand on s'y prépare par la bonne vie.


