"On se demande tout au long du film à quoi pense Camille, et, lorsqu'elle abandonne son espèce de torpeur passive et agit, cette action est toujours aussi imprévisible et inexplicable que celle d'une automobile qui roule sur une belle ligne droite et brusquement quitte la route et s'écrase contre un arbre.
En fait, Camille n'agit que trois ou quatre fois dans le film. Et c'est ce qui provoque les trois ou quatre rebondissements véritables du film, en même temps que ce qui en constitue le principal élément moteur.
Mais contrairement à son mari, qui agit toujours à la suite d'une série de raisonnements compliqués, Camille agit non-psychologiquement, si l'on peut dire, par instinct, une sorte d'instinct vital comme une plante qui a besoin d'eau pour continuer à vivre.
Le drame vital entre elle et Paul, son mari, vient de ce qu'elle existe sur un plan purement végétal, alors que lui vit sur un plan animal.
Si on se pose des questions sur elle, comme le fait Paul, elle, ne s'en pose aucune. Elle vit de sentiments pleins et simples, et n'imagine pas de pouvoir les analyser.
Une fois le mépris pour Paul entré en elle, il n'en sortira pas, car ce mépris, encore une fois, n'est pas un sentiment psychologique né de la réflexion, c'est un sentiment physique comme le froid ou la chaleur, rien de plus, et contre lequel le vent et les marées ne peuvent rien changer ; et voilà comment en fait Le Mépris est une tragédie.
Jean-Luc Godard,
Scénario du Mépris, Ouverture (Extrait)
JEAN-LUC GODARD par JEAN-LUC GODARD,
Editions Cahiers du Cinéma 1998, Tome 1 page 242
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